« Le bon graphisme c’est le graphisme qu’on ne voit pas, celui qui vous permet de lire quelque chose de la manière la plus claire possible. »
Alain Le Quernec donnait le 13 mars dernier dans le cadre du festival « l’affiche, la rue » une conférence à Nantes. Votre envoyé spécial Bizyod était sur place, et vous a préparé un petit compte rendu de ce rendez-vous. L’occasion de revenir sur le parcours d’Alain le Quernec et sur son travail d’affichiste éminemment engagé.
Alain Le Quernec est un monument du graphisme français, de par son expérience riche de quarante années au service du graphisme et de l’affiche, affiche dont il a pu observer les mutations et le début de son déclin.

L’AFFICHE DES ANNEES 60
Dans les années 60 il y a, avec l’arrivée des agences de communication et de publicité, un véritable bouleversement dans le monde de la communication : avec une nouvelle offre et surtout de nouveaux budgets…
Savignac, perd le monopole et part en poussière en quelques années. Depuis plus jamais nous ne verrons sur les affiches les noms des graphistes ou des photographes remplacés dorénavant par le nom d’agences telle que : Euro RSCG, Publicis… Aujourd’hui, Jean-Paul Goude est peut-être l’un des seuls directeurs artistiques qui signe les affiches des Galeries Lafayette.
Alain le Quernec nourrit une attirance pour l’art publique, et notamment l’affiche. L’affiche qu’on voit sur les murs, celle qu’on n’avait pas demandé à voir. Cependant il se rend rapidement compte que cette porte est quasiment fermée par le système publicitaire et que la liberté de création telle qu’il l’entend est de plus en plus restreinte. Il part alors en Pologne dans les années 70 étudier auprès d’Henryk Tomaszewski, graphiste et professeur à l’Académie des beaux-arts de Varsovie. A cette époque, les graphistes en Pologne avaient pris le pouvoir de l’affiche. Cette rencontre influencera d’une manière décisive son travail, l’affiche prenant tout son sens : une prise de position sur un sujet et la capacité d’exprimer un point de vue, de faire circuler des idées et des informations tout en privilégiant l’éthique et l’esthétique. Alain le Quernec précise que dans les années 80 les quelques graphistes qui étaient reconnus comme Michel Quarez ou les membres de Grapus sont tous passés par l’école polonaise.
En France c’est l’après 68 et ses affiches de revendication, phénomène de mode ou pas en tout cas l’affiche est très présente dans le paysage, elle est un outil de manifestation des opinions. Alain le Quernec dans cette dynamique s’installe à Quimper. A l’époque on pouvait faire de l’affiche, du graphisme n’importe où : social, culturel, politique cependant la quadricolore reste inaccessible, il fallait au moins tout un salaire pour imprimer, Il n’y avait pas d’argent, c’est donc la technique du fait soi-même, sérigraphie, monochrome, bicolore.
L’AFFICHE QUI REVENDIQUE
Alain le Quernec travaille très rapidement avec le socialiste et actuel maire de Quimper Bernard Poignant. C’est une véritable collaboration entre l’homme politique et le graphiste qui va donner lieu à une production dense et riche. Bernard Poignant pense que le graphisme peut faire la différence, attiré l’attention, être vue, amené le candidat, l’élu à rompre avec la norme.
Dans les années 70, Bernard Poignant alors secrétaire de la Section socialiste de Quimper commande régulièrement à Alain le Quernec des affiches sérigraphiées. À chaque fois qu’il y avait une contestation à Quimper, on passait par l’affiche, on manifestait sur le locale mais aussi sur le nationale et l’internationale. Par exemple, quand Pinochet fait son coup d’état au Chili, à Quimper, le responsable du PS souhaite soutenir la révolution par des affiches. Avec ces prises de paroles il y aura donc eu dans cette période des affiches qui communiquait sur beaucoup de sujet d’actualité, pour l’éducation sexuelle, la contraception, l’avortement libre et gratuit, le chômage, L’Amoco Cadiz et la marée noire…

Alain le Quernec développe aussi un travail sur les affiches de campagne pour Louis Le Pensec, Jos Youinou, Bernard Poigant, il est précurseur dans ce domaine, travail de couleur, de typo, de format, l’affiche de campagne prend enfin tout son sens devient plus forte et plus vue, les candidats se démarquent. L’affiche ne se résume plus à une photo de candidat elle devient véritablement un objet graphique. Avec une très bonne visibilité puisque jusqu’à la fin des années 80 les candidats peuvent utiliser les affichages 4×3, ce qui est maintenant interdit. Dans les années 90 tous les candidats passent par des graphistes, il y a du coup une homogénéité dans les affiches, tout le monde à son portrait, Alain le Quernec décide alors de faire une affiche sans portrait avec juste l’inscription « Poignant 93 ».
Alain le Quernec constate aujourd’hui que l’affiche politique a disparue petit à petit, plus il y a de moyen moins les candidats prennent de risque. Si l’on regarde le paysage graphique des affiches présidentielle de 2012 (billet précédent sur Biz-yod) force est de constater qu’il n’y en a en effet aucune qui se dégage du lot.
Avec un regard assez pessimiste il souligne également que cela ne s’arrête pas au domaine de la politique, l’affiche, celle qui revendique, celle qui porte un message à aujourd’hui quasiment disparue : « Il n’y a jamais eu autant de biennale des affiches, l’affiche cependant n’existe plus dans la rue. Le graphisme est aujourd’hui retranché dans les ghettos culturel »
Pour Alain Le Quernec aujourd’hui il y a une nouvelle tendance du graphisme dans laquelle il y a une perte de sens à la façon dont l’était la période décorative au début du XXème siècle. Les images deviennent illisibles, images œuvre d’art en elle-même.
Ces objets graphique ont cependant, bien sûr, un pouvoir aussi, qui est celui de l’image (travail des graphistes M/M).
En bonus : le site internet d‘Alain le Quernec
à noter aussi la parution d’une nouvelle version de son book dans la collection DESIGN&DESIGNER des éditions Pyramid